Il y a des mots qu’on n’entend pas dans les réunions de direction des collectivités. Des mots qu’on ne lit pas dans les rapports annuels sur l’état des effectifs. Des mots que les DRH savent manier avec soin pour éviter d’en dire trop. Suicide, épuisement professionnel, maltraitance institutionnelle. Pourtant, la réalité est là. Elle est documentée, même si elle reste sciemment invisibilisée. Ce silence organisé coûte des vies, poussant au suicide dans la Fonction publique.
Note : Cet article a été initialement publié sur LinkedIn le 21 avril 2026. Il a généré plus de 2 000 impressions organiques en moins de 24 heures, hors réseau habituel.
Les chiffres que l’on ne publie pas sur le suicide dans la Fonction publique
Le suicide dans la Fonction publique est un phénomène largement méconnu du grand public, en partie parce qu’il est invisibilisé. L’État ne publie pas systématiquement de statistiques précises sur le sujet. Une absence de transparence qui contraste avec ce qui existe dans certains secteurs du privé, où les données permettent une analyse plus fine.
Ce vide statistique n’est pas anodin. Il est politique.
Pourtant, les cas qui remontent sont édifiants. En 2025, la Direction générale des Finances publiques a recensé 19 suicides et 21 tentatives parmi ses agents. Presque le double de 2024. Une tentative avait déjà été signalée pour 2026 dès les premiers jours de l’année.
Plusieurs de ces drames se sont déroulés directement sur les sites professionnels. Les syndicats dénoncent une situation aggravée par des réorganisations successives et des suppressions massives de postes : en dix-sept ans, la DGFiP a perdu un quart de ses effectifs.
Bien entendu, ce n’est pas un épiphénomène. Dans l’Éducation nationale, l’association HELPEN estime qu’environ 400 enseignants et personnels éducatifs se suicident chaque année. Une surreprésentation préoccupante par rapport à la population générale.
Une méta-analyse internationale montre par ailleurs que les personnes exposées au harcèlement au travail ont deux fois plus de risque d’avoir des idées suicidaires, et près de trois plus de risque de passer à l’acte.
Le mécanisme de déresponsabilisation institutionnelle
Ce qui est révoltant ? Ce n’est pas seulement la souffrance. Mais la réponse institutionnelle qui l’accompagne, invariablement.
L’administration renvoie systématiquement la responsabilité de ces drames à une fragilité individuelle, dégageant ainsi toute responsabilité de l’employeur. En individualisant ces situations, elle évite de questionner son organisation du travail et les conditions qu’elle impose à ses agents.
On connaît le cas de ce sapeur-pompier qui s’est suicidé à la limite de la caserne, et dont l’administration a consulté le cadastre pour établir que ce n’était pas sur le lieu de travail. Ou encore celui de cet agent territorial mort dans le bureau de son chef de service, à 7 h 30, avant sa prise de poste à 8 h : délai suffisant, selon l’administration, pour refuser la présomption d’imputabilité au service.
Ce n’est pas de la négligence. C’est un système.
Agent en arrêt maladie dans la Fonction publique : un labyrinthe administratif
Parlons d’un sujet dont on ne parle presque jamais : ce qui arrive à un agent lorsqu’il tombe malade durablement et que son employeur devient son adversaire.
Un agent en arrêt entre dans un labyrinthe administratif dont peu de gens mesurent la violence. Convocations répétées devant le violence. Convocation répétées devant le Conseil médical, expertises imposées par des médecins agréés par l’administration elle-même, délais qui s’étirent, dossiers qui se perdent, courriers recommandés sans réponse, des revenus pas versées correctement en temps et en heure. La liste est très longue…
Lorsqu’un agent est déclaré inapte à son poste, l’administration a certes une obligation de rechercher un reclassement. Mais il s’agit d’une obligation de moyens, non de résultats. Au passage, ils ne veulent pas se fouler à chercher des reclassements et cherchent à faire des économies. Si aucun poste adapté n’est trouvé, des mesures telles que la mise à la retraite pour invalidité ou le licenciement pour inaptitude peuvent être envisagées.
En pratique, cela se traduit souvent par des mois, parfois des années, de flou statutaire : sans rémunération à taux plein, sans perspective, sans interlocuteur réel. L’agent, déjà fragilisé par la maladie, doit en plus se battre contre sa propre institution pour faire valoir ses droits les plus élémentaires.
Le licenciement pour inaptitude ne donne droit à aucune indemnité de licenciement. Des années de service public, une maladie souvent contractée dans des conditions de travail dégradées… On repart avec rien.
Maladies professionnelles dans la Fonction publique : quand votre corps prouve à la place de votre poste
Voici un mécanisme particulièrement pervers, et pourtant très peu connu.
Prenons deux exemples. Quand un agent développe un syndrome du canal carpien après vingt ans à la même caisse, au même guichet, avec les mêmes gestes répétés des milliers de fois par jour, qu’est-ce que l’administration regarde en premier pour statuer sur le caractère professionnel de la maladie ?
Pas les vingt années de gestes. Pas les conditions de travail. Pas le poste.
Elle regarde le dossier médical de l’agent. Si elle y trouve une pathologie préexistante (arthrose, diabète, hypothyroïdie, surpoids, grossesse ancienne, etc.), elle peut s’en saisir pour contester le lien avec le service et refuser la reconnaissance en maladie professionnelle.
L’apparition d’un canal carpien exclusivement liée à une activité professionnelle est en effet considérée comme rare par certains experts médicaux (si on peut les appeler comme ça, vu qu’ils sont corrompus par cette même administration). Devinez la conséquence ? Cela ouvre une brèche béante pour les administrations qui cherchent à esquiver leur responsabilité.
Pourtant le droit est clair. Pour que le syndrome du canal carpien soit reconnu imputable au service, l’agent doit effectuer des travaux comportant de façon habituelle des mouvements répétés ou prolongés d’extension du poignet ou de préhension de la main. La maladie doit présenter un lien direct avec l’exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter son développement.
Le même mécanisme s’applique, avec des conséquences encore plus dramatiques, pour les cancers liés à l’amiante. Des agents territoriaux (agents techniques, ouvriers de maintenance, personnels des bâtiments communaux) ont travaillé pendant des décennies dans des écoles, des gymnases, des mairies construites avant 1997, au contact direct des matériaux amiantés. Certains développent, vingt ou trente ans plus tard, un mésothéliome ou un cancer broncho-pulmonaire.
Là encore, l’administration peut contester. Elle invoque le tabagisme, les antécédents familiaux, l’exposition supposément insuffisante. Elle commande une expertise à un médecin agréé, qu’elle rémunère, qui conclut à l’absence de lien direct et certain avec le service. Pendant ce temps, l’agent est malade. Son pronostic est engagé. Son dossier d’imputabilité s’enlise dans des délais administratifs que sa santé ne lui permet pas d’attendre.
Mais dans la pratique, c’est l’agent qui supporte le poids de la preuve. La présomption d’origine professionnelle n’est pas admise dans la fonction publique contrairement au régime de la Sécurité sociale. C’est donc le fonctionnaire qui doit apporter la preuve de l’imputabilité au service et démontrer que sa maladie est directement causée par le travail.
Autrement dit : dans le privé, si votre pathologie figure au tableau des maladies professionnelles et que vous exercez le métier correspondant, l’origine professionnelle est présumée. Dans la fonction publique, vous devez le prouver. Si votre dossier médical comporte la moindre fragilité préexistante, l’administration s’en servira comme bouclier.
Ce n’est pas une lecture malveillante du système. Des cas documentés devant les tribunaux administratifs montrent que des médecins agréés mandatés par l’administration ont conclu à l’absence de lien de causalité entre l’activité professionnelle et le syndrome du canal carpien/cancer bronchopulmonaire, en invoquant des facteurs non professionnels, quand bien même le médecin du travail avait, lui, établi un lien avec les conditions de travail.
C’est une double peine. D’abord le corps abîmé par le travail. Ensuite, l’institution qui refuse de la reconnaître.
Le scandale du CLM/CLD : une liste figée depuis 1986
Il faut s’arrêter sur un autre dysfonctionnement structurel qui dit tout sur l’archaïsme du système.
Le Congé de Longue Maladie (CLM) et le Congé de Longue Durée (CLD) sont les deux dispositifs censés protéger les agents atteints de pathologies graves et invalidantes. Le CLD n’est accordé qu’au titre de cinq groupes de maladie : tuberculose, maladie mentale, affection cancéreuse, poliomyélite et déficit immunitaire grave et acquis.
L’arrêté qui régit cette liste existe depuis 40 ans. L’administration elle-même a reconnu la nécessité de le dépoussiérer, sans que cela se soit traduit par une réforme concrète.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Un agent atteint de maladie auto-immune systémique, d’un burn-out sévère cliniquement documenté, d’endométriose invalidante, de lupus ou de toute autre pathologie chronique du XXIe siècle n’entre pas dans le cadre du CLD. Il peut tenter le CLM, mais avec une durée maximale de trois ans, des droits bien plus limités, et sous réserver de l’avis d’un conseil médical dont les critères d’appréciation varient d’une collectivité à l’autre. Bien entendu, des agents n’y ont même pas le droit !
Les organisations syndicales ont exprimé un profond désaccord avec la volonté de supprimer l’article 3 de l’arrêté de 1986, qui permet d’attribuer un CLM à titre exceptionnel pour une maladie non listée. Une soupape de sécurité que l’administration cherchait à retirer !
En 2026, des hommes et des femmes qui souffrent de maladies reconnues par la médecine, documentées, traitées, sont renvoyés vers des textes qui ne les connaissent pas. Ils doivent le prouver encore et encore, à des instances qui n’ont pas toujours les outils pour les comprendre.
Les collectivités territoriales face à leurs obligations légales du suicide dans la Fonction publique
On parle des ministères. Mais la Fonction publique territoriale emploie plus de 1,9 million d’agents soumis aux mêmes logiques : sous-effectifs chroniques, pression managériale, réorganisations permanentes, sentiment d’invisibilité.
Elle possède les mêmes obligations légales. Le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels doit être tenu à jour. La prévention des risques psychosociaux n’est pas une option. C’est une obligation !
Combien de collectivités s’y conforment vraiment ? Combien disposent d’un médecin de prévention accessible, d’un assistant de service social effectif, d’un protocole de signalement des situations à risque ? Combien ont réellement évalué les risques liés aux troubles musculosquelettiques de leurs agents de terrain, de leurs agents administratifs exposés à des gestes répétés des heures durant ?
Certaines collectivités consacrent entre 1 et 3 millions d’euros par an à des politiques de prévention spécifiques. Mais elles restent l’exception.
Le silence organisé : quand l’administration et les syndicats font le mort
Il existe une pratique administrative qui ne porte pas de nom officiel, mais que des milliers d’agents connaissent : le silence organisé.
L’employeur ne répond pas aux courrier, ni aux mails, ni aux recommandés. Les délais réglementaires passent. Les relances s’accumulent. De l’autre côté, rien. Ce n’est pas de l’oubli. C’est une stratégie. En effet, un agent qui n’obtient pas de réponse ne peut pas contester une décision qui n’a pas été prise. Il est maintenu dans un vide juridique qui l’épuise, financièrement et psychologiquement, jusqu’à ce qu’il abandonne.
Ce que peu de gens savent : en droit administratif, le silence de l’administration pendant plus de deux mois vaut en principe décision implicite de rejet, ce qui ouvre un recours possible devant le tribunal administratif. Mais pour le saisir, encore faut-il avoir l’énergie, les ressources, et souvent un avocat. Des luxes que beaucoup d’agents en arrêt longue durée n’ont plus.
Quand l’agent se tourne vers son organisation syndicale, à laquelle il cotise chaque mois depuis des années, il arrive trop souvent de se heurter au même mur. Pas de rappel, pas d’accompagnement au conseil médical, pas de relecture du courrier de contestation. Juste le silence, là aussi.
Payer une cotisation syndicale, c’est financer une protection collective. Ce n’est pas signer un chèque en blanc pour être ignoré au moment où on en a le plus besoin. Les syndicats ont des obligations morales envers leurs adhérents. Certains semblent l’avoir oublié.
L’agent se retrouve alors seul face à son administration, face à son dossier médical, face à ses délais qui courent. Sans employeur qui répond, sans syndicat qui protège, sans filet.
Voilà le visage réel de l’abandon institutionnel dans la Fonction publique.
Ce que je demande aux Élus, au DRH et directeurs des services généraux pour lutter contre le suicide dans la Fonction publique ?
Je ne rédige pas cet article pour faire une tribune de plus. Je l’écris parce que derrière chaque dossier classé, chaque arrêt prolongé traité comme un coût à réduire, chaque pathologie refusée parce que le corps de l’agent avait déjà souffert avant, il y a un être humain qui essaie de tenir.
Parfois, il ne tient plus.
Voici ce que je demande, concrètement, aux élus, aux DRH, aux directeurs généraux des services pour prendre leurs responsabilités face au suicide dans la Fonction publique :
- Publiez vos données sur l’absentéisme, les risques psychosociaux, les situations d’inaptitude, les maladies professionnelles refusées. La transparence n’est pas une faveur. C’est le minimum.
- Cessez d’opposer le corps de l’agent à ses conditions de travail. Un pathologie préexistante ne disqualifie pas quinze ans d’exposition à des gestes répétitifs ou à des matériaux toxiques. Un dossier médical chargé n’est pas une absolution pour l’employeur.
- Mettez à jour vos pratiques. La liste des pathologies ouvrant droit au CLM/CLD date de 1986. La médecine, elle, a avancé. Les maladies chroniques, les syndromes auto-immuns, l’épuisement professionnel sévère existent. Ils méritent une reconnaissance à la hauteur.
- Traitez l’agent malade comme ce qu’il est : un être humain. Le reclassement est une obligation légale. L’accompagnement d’un agent en souffrance demeure une responsabilité d’employeur, pas une faveur discrétionnaire.
- Prenez la prévention au sérieux, avant les drames, avec des moyens réels, des personnes formées et une culture qui ne pénalise pas celui qui parle.
Les agents de la Fonction publique servent l’intérêt général. Qui les protège, eux ?
Si tu as vécu ou accompagné une situation de ce type (en tant qu’agent, proche, élu, DRH, juriste, syndicaliste, etc.), les commentaires sont ouverts ou contacte-moi directement.
FAQ sur le suicide dans la Fonction publique
Combien d’agents de la Fonction publique se suicident chaque année en France ?
Les données officielles sont difficiles à obtenir car l’État ne publie pas de statistiques systématiques. En 2025, la DGFiP seule a recensé 19 suicides et 21 tentatives. Dans l’Éducation nationale, l’association HELPEN estime qu’environ 400 enseignants et personnels éducatifs se suicident chaque année.
Qu’est-ce que le CLM et le CLD dans la Fonction publique ?
Le Congé de Longue Maladie (CLM) dure 3 ans maximum et s’applique aux pathologies invalidantes graves. Le Congé de Longue Durée (CLD) dure 5 ans et ne concerne que 5 pathologies listées par un arrêté de 1986 : tuberculose, maladie mentale, affection cancéreuse, poliomyélite et déficit immunitaire grave. Cette liste n’a pas été révisée depuis 40 ans et exclut de nombreuses pathologies du XXIe siècle comme le burn-out, la fibromyalgie ou le syndrome de Gougerot-Sjögren.
Comment faire reconnaître une maladie professionnelle dans la Fonction publique ?
Contrairement au secteur privé, il n’existe pas de présomption automatique d’origine professionnelle dans la Fonction publique. Le fonctionnaire doit apporter la preuve que sa maladie est directement causée par son travail. Il doit déposer une demande de reconnaissance d’imputabilité au service auprès de son administration, accompagnée d’un dossier médical et de preuves de l’exposition professionnelle.
Que se passe-t-il quand un agent est déclaré inapte à son poste ?
L’administration a une obligation de rechercher un reclassement sur un autre poste adapté. Si le reclassement est impossible, l’agent peut être mis en disponibilité d’office, mis à la retraite pour invalidité, ou licencié pour inaptitude. Le licenciement pour inaptitude ne donne droit à aucune indemnité de licenciement.
Que faire si l’administration ne répond pas à mes courriers en tant qu’agent en arrêt maladie ?
En droit administratif, le silence de l’administration pendant plus de deux mois vaut décision implicite de rejet, ce qui ouvre un recours possible devant le tribunal administratif. Conservez toutes les preuves d’envoi (recommandés avec accusé de réception) et faites-vous accompagner par un syndicat ou un avocat spécialisé en droit public.
