Il y a des livres qu’on attend. Et il y a des livres qu’on avait besoin d’attendre, sans le savoir. Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot, sorti le 17 février 2026 chez Flammarion, fait partie de cette deuxième catégorie. Je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Il vient à peine de paraître. Mais je savais, en apprenant son existence, que je devais en parler ici. Parce que certains livres méritent qu’on les accueille avant même de les avoir tournés jusqu’à la dernière page. Le témoignage de Gisèle Pelicot est de ceux-là.
Procès de Mazan, soumission chimique : ce que Gisèle Pelicot a traversé
Pour comprendre ce livre, il faut d’abord revenir à ce moment suspendu du 2 septembre 2024, quand s’ouvre le procès de Mazan. La France, et le monde avec elle, découvre alors le visage de Gisèle Pelicot. Un visage calme, droit, habité d’une dignité qui tranche avec l’horreur de ce qu’on apprend au fil des audiences. Pendant dix ans, à son insu, droguée sous soumission chimique par celui qu’elle avait épousé en 1973, elle a été violée plus de 200 fois par son mari Dominique Pelicot et des dizaines d’hommes recrutés sur internet. Au terme du procès, 51 hommes sont reconnus coupables et condamnés.
Sa phrase « la honte doit changer de camp » est devenue l’une des formules les plus puissantes de ces dernières années. Pas un slogan creux. Non ! Une boussole. Une révolution silencieuse dans la façon dont notre société envisage le viol, la victime, la responsabilité collective des agresseurs. Cette phrase a résonné dans les salles d’audience, dans les manifestations féministes, dans les discussions entre femmes, dans les silences qui parlent.
Maintenant, cette phrase orne la couverture de son livre, traduit en 22 langues, publié simultanément dans 20 pays le même jour. Comme un signal envoyé au monde entier : le silence des survivantes n’est plus une option.
Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot : un témoignage pour se réapproprier sa propre histoire
Pendant des mois, le monde a parlé d’elle, pour elle, sur elle. Les médias ont décortiqué sa vie, ses années de mariage, ses enfants, ses petits-enfants, les vacances en famille, les matins ordinaires. Tout cela est devenu matière à articles, à débats, à commentaires d’experts. Sa douleur, sa reconstruction, sa résilience ? Analysées, commentées, parfois instrumentalisées.
Gisèle Pelicot a donc décidé d’écrire. Non pas pour corriger les récits des autres, mais pour enfin occuper la place qui lui revient : celle de narratrice de sa propre existence. Reprendre la parole après avoir été le sujet de milliers d’articles demeure un acte politique autant que personnel.
Coécrit avec la journaliste et romancière Judith Perrignon, qui a passé neuf mois à ses côtés sur l’ile de Ré pour ce travail de coécriture patient et intime, Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot ne se présente pas comme un simple témoignage judiciaire sur les violences conjugales. C’est une autobiographie au sens plein du terme. On y retrouve l’enfance de Gisèle, née en 1952 en Allemagne d’un père militaire, qui perd sa mère à l’âge de neuf ans. On y croise le jeune homme doux et amoureux qu’était Dominique à leurs débuts. On y traverse cinquante ans de vie commune, de bonheurs construits, de déchirures dissimulées… et dix ans de violences sexuelles subies dans l’inconscience forcée.
C’est cela qui peut être le plus vertigineux dans ce que l’on sait déjà du livre. Gisèle refuse l’assignation à un seul rôle. Elle ne veut pas être que la victime, que le symbole, que l’icône féministe. Elle veut être une femme entière, complexe, vivante. Une femme qui, malgré tout ce qu’elle a traversé, a retrouvé le goût d’exister. Une survivante debout.
Gisèle Pelicot et la littérature féministe du réel : une tradition de paroles reconquises
Ce témoignage littéraire s’inscrit dans une tradition qui me touche profondément : la littérature féministe du réel. Ces récits où des femmes reprennent la main sur leur propre histoire après que le monde a cru pouvoir la définir à leur place.
On pense à Annie Ernaux, dont l’œuvre entière est traversée par cette obsession de nommer, de mettre des mots sur ce que la société préférerait taire et, qui a ouvert la voie à une génération d’autrice qui écrivent le corps et la violence. On pense à La Familia Grande de Camille Kouchner, qui a ouvert en France une conversation nécessaire et douloureuse sur l’inceste et le silence familial. On pense au Consentement de Vanessa Springora, récit courageux sur l’emprise et la manipulation.
On pense également aux écrits de Virginie Despentes, à ceux d’Adèle Haenel, à tous ces témoignages qui ont fissuré le vernis du silence autour des violences faites aux femmes. Tu retrouveras aussi le roman Bats-toi de Hervé Gransart.
Ces livres ont un point en commun. Ils n’existent pas malgré la violence qu’ils racontent, mais à cause d’elle. Ils naissent de la nécessité absolue de transformer l’expérience en mots, le trauma en sens, la douleur en quelque chose qui puisse servir à d’autres. Ils participent à la construction d’un espace commun où les voix des femmes victimes de violences sexuelles cessent d’être marginales pour devenir centrales.
Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot appartient à cette lignée. Mais il y ajoute quelque chose de particulier, quelque chose que résume parfaitement son titre : une affirmation de vie et de résilience. Pas malgré tout. Avec tout. La joie comme acte de résistance ultime face aux violences subies.
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« Et la joie de vivre » : ce que ce titre dit des femmes et de notre époque
Je reviens souvent sur les titres des livres. Je crois qu’ils sont rarement innocents. Et la de joie de vivre de Gisèle Pelicot — ce « et » au début reste essentiel. Il ne dit pas « malgré les épreuves, la joie de vivre. » Il dit et. La conjonction de coordination qui relie, qui additionne, qui refuse de hiérarchiser. La douleur et la joie. La destruction et la reconstruction. Le passé des violences conjugales et le présent de la vie retrouvée. Les deux, ensemble, sans qu’aucun efface l’autre.
C’est une posture profondément moderne. Nous vivons dans une époque qui a du mal avec la nuance, avec la coexistence des contraires. On voudrait des victimes pures de toute ambivalence, des héroïnes sans failles, des récits lisses. Gisèle Pelicot refuse cette simplification. Elle est une femme qui a aimé un homme qui l’a trahie de la façon la plus monstrueuse qui soit. Elle reste une femme qui a aimé, qui aime encore la vie, qui s’obstine à aller chercher la joie là où elle se trouve.
Dans un contexte mondial où les droits des femmes reculent dans de nombreux pays, où les violences sexuelles restent massivement impunies, où les victimes de violences conjugales sont encore trop souvent invitées à se taire pour « ne pas détruire une famille », ce livre est un acte. Pas un cri. Un acte posé, réfléchi, courageux.
Pourquoi lire Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot ?
Pour tout le monde, bien évidemment. Mais je pense à des personnes en particulier.
Je pense aux femmes qui ont vécu des violences conjugales, sexuelles, psychologiques, et qui n’ont pas encore trouvé les mots ni pour le dire à d’autres ni simplement pour se les dire à elles-mêmes. Lire Gisèle Pelicot permet de comprendre qu’on n’a pas à choisir entre survivre et vivre, qu’on peut faire les deux, que la reconstruction après un trauma est possible, même quand on croyait que non.
Je pense aux hommes qui peinent encore à comprendre pourquoi l’affaire de Mazan les concerne. Parce qu’elle concerne tout le monde. Parce que les 51 condamnés n’étaient pas des monstres venus d’ailleurs. Ils étaient des voisins, des collègues, des pères de famille. Parce que comprendre comment la soumission chimique et les violences sexuelles de groupe ont pu exister dans une vie ordinaire, c’est la seule décision d’espérer que ça change.
Je pense aussi aux auteurs et autrices, à ceux et celles qui hésitent à mettre en mots des expériences difficiles, qui se demandent si écrire sur leur propre vie vaut quelque chose, si leur histoire mérite d’être lue. Gisèle Pelicot répond à cette question avec une évidence désarmante : oui. Ton histoire compte. Reprendre la plume, c’est reprendre le pouvoir sur son récit.
Je pense enfin à toutes les personnes qui traversent des épreuves sans nom, des deuils, des trahisons, des pertes, et qui cherchent, quelque part, la preuve que la joie peut revenir après le trauma. Ce livre pourrait bien être cette preuve.
Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot : un livre essentiel, bien au-delà du témoignage
Je dis « provisoire » parce que je compte bien lire ce livre, et peut-être en reparler ici une fois les 312 pages tournées. Pour l’heure, ce que je peux vous dire, c’est que Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot n’est pas un livre qu’on referme et qu’on range. C’est un livre qu’on laisse continuer à travailler en soi, longtemps après. Un livre qui dépasse largement le cadre de témoignage judiciaire sur le procès de Mazan pour devenir quelque chose de plus rare : un acte littéraire et féministe à part entière.
Gisèle Pelicot a reçu la Légion d’honneur en 2025. Elle a été nommée personnalité la plus influente de l’année 2024 par la BBC et le Time Magazine. Pour une fois, ces honneurs semblent justes. Pas parce qu’ils racontent une victoire, mais parce qu’ils reconnaissent quelque chose d’essentiel : la force de dire la vérité à voix haute, dans un monde qui préfère souvent le silence des victimes.
Lisez ce livre. Offrez-le. Parlez-en. La honte doit changer de camp.
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FAQ sur Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot
Qui a écrit Et la joie de vivre ?
Le livre est coécrit par Gisèle Pelicot et la journaliste et romancière Judith Perrignon. Pendant neuf mois, Judith Perrignon s’est rendue régulièrement sur l’Île de Ré, où vit aujourd’hui Gisèle Pelicot, pour recueillir son témoignage et construire avec elle ce récit autobiographique. C’est ce travail de coécriture patient et intime qui donne au livre sa qualité littéraire rare, à mi-chemin entre le témoignage et le récit de vie.
Quand et où acheter Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot ?
Le livre est disponible depuis le 17 février 2026 dans toutes les librairies, à la Fnac, sur Amazon et en version numérique (ePub). Il existe également en version audio, publiée par Audiolib. Édité chez Flammarion dans la collection Documents, Témoignages, Essais, il compte 312 pages et est vendu au prix de 21,90 € en version brochée.
De quoi parle exactement le livre Et la joie de vivre ?
Le livre retrace la vie entière de Gisèle Pelicot — bien au-delà du seul procès de Mazan. On y découvre son enfance, sa rencontre avec Dominique Pelicot, leurs cinquante ans de vie commune, puis la découverte des violences subies sous soumission chimique pendant dix ans. Gisèle Pelicot y raconte aussi sa décision de renoncer au huis clos pour que « la honte change de camp », et le chemin de reconstruction qui a suivi. C’est un témoignage sur la résilience autant qu’un récit sur la dignité retrouvée.
Pourquoi Gisèle Pelicot a-t-elle choisi de rendre le procès public ?
Dans son livre, Gisèle Pelicot explique que cette décision a mûri pendant quatre ans. Elle voulait d’abord l’anonymat total. Puis elle a compris que la publicité du procès était le seul moyen de faire réellement changer les mentalités sur le viol, la soumission chimique et la honte qui pèse sur les victimes plutôt que sur les agresseurs. Sa phrase « la honte doit changer de camp » est devenue le symbole de ce choix courageux, repris dans des manifestations féministes à travers le monde entier.
Quelle est la place de Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot dans la littérature féministe ?
Le livre Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot s’inscrit dans la tradition de la littérature féministe du réel — celle d’Annie Ernaux, de Vanessa Springora (Le Consentement), de Camille Kouchner (La Familia Grande) — où des femmes reprennent le contrôle de leur propre récit après avoir été définies et racontées par d’autres. Il se distingue cependant par sa dimension universelle : traduit en 22 langues et publié simultanément dans 20 pays, il dépasse le cadre français pour devenir un témoignage mondial sur les violences conjugales et sexuelles.
Faut-il avoir suivi le procès de Mazan pour lire ce livre ?
Non. Le livre Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot est conçu pour être lu indépendamment de toute connaissance préalable du dossier judiciaire. Judith Perrignon et elle ont construit un récit à double structure : d’un côté, le fil chronologique de la découverte des violences et du procès ; de l’autre, des chapitres consacrés à la vie intime de Gisèle Pelicot, son enfance, ses amours, ses joies. C’est précisément ce qui en fait un livre accessible à toutes et tous, bien au-delà du cercle de ceux qui ont suivi l’affaire de près.



