Si la prochaine guerre diplomatique se jouait sur les réseaux sociaux plutôt que dans les ambassades ? C’est la question que pose Ness Luntala, auteur de La diplomatique en Afrique subsaharienne, dans cette interview exclusive sur la cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne. Diplomate passionné par la recherche, il analyse comment la cyberdiplomatie transforme radicalement les relations internationales en Afrique centrale : désinformation massive, guerre numérique sur les réseaux sociaux, absence d’éducation au numérique…
Les États africains, et particulièrement la République démocratique du Congo, se retrouvent en première ligne d’une révolution digitale qui bouleverse les codes diplomatiques traditionnels. Entre analyse historique et défis contemporains, Ness Luntala nous livre une plongée fascinante dans les mutations d’une diplomatie africaine qui doit se réinventer tout en reconquérant son propre récit face à une vision trop occidentocentrée.
Cyberdiplomatie en Afrique : une révolution numérique
Dans ton ouvrage, tu consacres des sections importantes à la cyberdiplomatie et à la diplomatie numérique. Pourrais-tu nous expliquer en quoi ces nouvelles formes de diplomatie transforment les relations internationales en Afrique subsaharienne ?
Le numérique a profondément transformé la pratique diplomatique, un peu comme on l’a vu dans d’autres disciplines, notamment l’économie. Vous voyez, traditionnellement, la diplomatie reposait sur des canaux officiels : les ambassades, les congrès, les échanges de lettres. Mais voilà, l’arrivée d’Internet et la démocratisation de l’information ont complètement bouleversé ces pratiques.
Je donne souvent l’exemple du président Donald Trump, qui est vraiment frappant. Il communiquait directement sur Twitter ses décisions politiques, ce qui obligeait l’ensemble du monde diplomatique à suivre et à répondre à ces messages, plutôt qu’à utiliser les canaux traditionnels. Cette accessibilité instantanée de l’information a complètement éloigné la diplomatie de sa culture du secret et de la discrétion.
Maintenant, ce qui m’intéresse particulièrement dans mes recherches, c’est la spécificité de l’Afrique subsaharienne, et notamment le Congo que j’ai beaucoup étudié. Contrairement aux pays occidentaux qui ont connu une évolution progressive des technologies (le Minitel, les téléphones publics, les fixes, puis les portables), l’Afrique centrale est passée directement du téléphone fixe au smartphone. Cette absence de transition a créé un vrai déficit d’éducation à l’usage numérique et à l’information.
Ça complique énormément le travail diplomatique. Aujourd’hui, n’importe qui peut diffuser n’importe quelle information sur les réseaux sociaux, sans contrôle de qualité ni censure. Vous pouvez avoir un diplomate qui mène une négociation importante et voir son travail contredit ou déformé quelques instants après sur Internet. La désinformation et l’information mal encadrée prolifèrent. C’est ce que j’appelle la « guerre numérique ».
Face à ces défis, j’insiste vraiment sur la nécessité pour les diplomates de s’adapter et d’intégrer ces nouvelles réalités dans leur pratique. Ils doivent apprendre à gérer cette information numérique pour ne pas être dépassés, comme d’autres domaines l’ont été avant eux. La cyberdiplomatie en Afrique devient un outil absolument indispensable.
Tu soulignes que la cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne s’accompagne de défis complexes liés à la sécurité, la désinformation et la manipulation de données. Quels sont les principaux risques auxquels les États africains sont confrontés dans ce domaine ?
Voilà ! Les principaux risques auxquels les États africains sont confrontés dans ce domaine, c’est vraiment la gestion de l’information elle-même. Je vous donne un exemple simple. Aujourd’hui, les entreprises de télécommunication appartiennent pour la plupart aux pays occidentaux. Du coup, rares sont les pays africains qui ont les moyens d’engager leur propre satellite pour contrôler leurs télécommunications.
Vous savez : dans la diplomatie, l’information, c’est le pouvoir. Si vous n’arrivez pas à maîtriser l’information, à contrôler les circuits de communication, vous avez un vrai problème. Aujourd’hui, au niveau des pays d’Afrique, rares sont ceux qui ont les capacités et les formations nécessaires pour contrôler ces circuits. La preuve ? Vous avez des pays qui n’ont même pas leurs propres services de communication. Même pour l’accès à la télévision, ce sont des sociétés occidentales qui fournissent les bouquets numériques. Il y a une absence totale de contrôle des flux d’information. Si les États ne mettent pas les moyens pour avoir leurs propres outils, ils seront obligés d’accepter cette dépendance vis-à-vis d’interlocuteurs qui peuvent être malveillants.
Prenez la maîtrise des serveurs, par exemple. Vous avez des pays qui ne fabriquent même pas leurs propres cartes d’identité numériques. Ils font appel à des sous-traitants étrangers. Mais à quel moment s’arrête leur pouvoir ? Quels moyens ont-ils pour contrôler la gestion de ces informations ? Le défi pour les États africains est vraiment de s’approprier ces outils numériques, d’avoir des sociétés africaines pour gérer ces questions. Parce que l’illettrisme numérique fait que beaucoup de personnes vont être dépassées. Si vous ne mettez pas l’information, vos adversaires le feront à votre place.
On l’a vu en Europe avec les soupçons d’ingérence dans les élections via les réseaux sociaux. Sauf qu’en Europe, ils ont les moyens de contrôler. En Afrique, c’est un chantier énorme. Au Congo notamment, la population consomme énormément les réseaux sociaux. Si le gouvernement n’a pas les moyens de participer à ces débats, de faire un travail pédagogique, d’autres personnes diffuseront l’information à sa place. On ne saura pas quelles seront leurs intentions.
Comment les pays africains peuvent-ils tirer parti de la diplomatie numérique pour renforcer leur influence sur la scène mondiale, tout en surmontant les défis d’inégalités d’accès aux outils numériques ?
Effectivement, ça passe par la coopération. Surtout par la mise à jour de cette coopération au niveau de l’Afrique. Pourquoi je parle de mise à jour ? Regardez les Nations Unies. Elles ont été créées dans les années 40, à une époque où les pays africains n’existaient même pas en tant qu’États indépendants. Ils étaient colonisés. Aujourd’hui, vous avez plus d’une centaine de pays membres. Mais seuls cinq disposent du droit de veto. En relations internationales, il n’y a pas de morale. Il y a des intérêts. Ces cinq pays défendent leurs intérêts, point. Les pays africains ont toujours été à l’écart de ces cercles restreints de décideurs.
Quand il y a des conflits en Afrique, on a du mal à attirer l’attention de la communauté internationale. Vous imaginez ? Quand vous êtes agressé, c’est à vous de le démontrer. Même si vous le démontrez, il suffit qu’un seul des cinq permanents s’oppose pour que votre question ne soit même pas soumise au vote. Mais aujourd’hui, les Africains ont un atout majeur : les métaux stratégiques. Tous les métaux rares dont le monde a besoin, on les trouve en Afrique, notamment en République démocratique du Congo. C’est là notre pouvoir de négociation.
Les États africains doivent s’unir et renforcer leurs alliances bilatérales, régionales et sous-régionales, pour devenir une puissance mondiale. On a vu récemment l’Afrique du Sud et le président congolais parler de cette question. Mais ce sont encore des voix isolées. Le système des Nations Unies est complètement déphasé. Dans les années 40, on n’avait ni le numérique ni l’accès aux métaux rares qu’on a aujourd’hui. Il faut revoir tout ça pour établir une vraie égalité entre États.
Découvre la chronique complète du livre de Ness Luntala sur la diplomatie en Afrique subsaharienne.
La diplomatie de Joseph Désiré Mobutu (l’aigle de Kawele)
Mobutu a su manœuvrer habilement entre les deux blocs de la Guerre froide. Comment qualifierais-tu sa stratégie diplomatique et son positionnement en tant que rempart anticommuniste ?
Mobutu, ce que j’appelle dans mon livre « l’Aigle de Kavilé ». Kavilé était la ville où il avait établi son siège. Il arrive au pouvoir au moment de la Guerre froide, quand les deux blocs idéologiques se faisaient la guerre à travers des États satellites. Mobutu était un grand stratège. On l’appelait déjà « le vieux léopard ». Il avait compris les enjeux du Congo. Vous savez, comme disait Frantz Fanon, l’Afrique a la forme d’un révolver dont la gâchette se trouve au Congo. Le pays est au centre de l’Afrique avec neuf voisins directs. Neuf potentiels ennemis ou neuf potentiels amis.
Mobutu se dit : comment faire avec ce territoire immense ? 2 345 444 km². Plus de cinq fois la France, quatre-vingt fois la Belgique qui nous a colonisés ? D’autant qu’il y avait déjà l’ex-URSS avec une base solide en Angola, notre voisin. Il a donc basé toute sa diplomatie sur le renforcement de son armée et le contrôle des régimes voisins. Il facilitait l’accès au pouvoir de certains dirigeants pour devenir l’unique rempart de l’Afrique centrale. Les Américains et l’Occident ont investi massivement sur lui pour assurer la stabilité de la région.
Grâce au contrôle des minéraux et à cette stratégie, Mobutu a garanti une stabilité qui a duré plus de trente ans. Il anticipait constamment. Il intervenait militairement et diplomatiquement dès qu’un dirigeant menaçait l’équilibre. Après son départ, regardez, la sous-région s’est embrasée.
Tu mentionnes des événements symboliques comme le « Rumble in the Jungle » en 1974. En quoi ces événements culturels et sportifs ont-ils servi la diplomatie de Mobutu et l’image internationale du Zaïre ?
À cette époque, on n’avait pas encore l’accès au numérique comme aujourd’hui. Mobutu s’est demandé comment il pourrait marquer les esprits au niveau international, dans les milieux diplomatiques et médiatiques. C’est comme ça qu’il a organisé cet événement sportif légendaire entre Georges Foreman et Mohamed Ali, qui reste jusqu’à aujourd’hui parmi les plus grands événements organisés au monde. Il n’y avait pas seulement la boxe. Il y avait aussi des concerts avec James Brown et beaucoup de grands artistes. Tous les journalistes du monde, toutes les caméras étaient braquées sur le Zaïre.
Il faut savoir que Mohamed Ali était l’unique leader noir qui avait refusé de partir à la guerre du Vietnam. Il possédait l’art oratoire. Il défendait la cause noire aux États-Unis. Quand ce leader s’est déplacé, il a traîné les foules avec lui. Il a traîné la presse. Cette présence a permis aux entreprises américaines de découvrir le Zaïre, de développer des relations économiques et diplomatiques. Tout le monde voulait s’arracher les rendez-vous avec Mobutu. Même Mao Zedong voulait le rencontrer.
C’était un coup de communication majeur. Les États-Unis acceptent rarement que ce genre d’événement soit organisé à l’extérieur. Le fait qu’ils aient accepté le Zaïre, cela a posé la question de notre place sur l’échiquier mondial. C’est resté une des grandes portes d’entrée de la diplomatie africaine.
Avec la fin de la Guerre froide, l’influence de Mobutu a décliné. Qu’est-ce qui explique cette fragilisation de sa position sur la scène internationale ?
Quand la Guerre froide s’est terminée, les pays africains n’ont pas anticipé cette fin. En Europe, les institutions étaient déjà préparées. Mais nous, les États africains, on subissait seulement les retombées de cette guerre idéologique entre les deux blocs puissants. Avant, il y avait une bipolarité au niveau international. Les États-Unis ne pouvaient pas venir faire la guerre sans tenir compte de l’ex-URSS. Cette coalition idéologique créait une sorte de stabilité : je n’attaque pas cet État, sinon l’autre va rétorquer. Mais quand ce contrepoids a disparu, les États africains se sont retrouvés à la merci des États-Unis qui régnaient en maîtres.
De 1960 à 1990, beaucoup de pays africains avaient des partis uniques, des dirigeants restés longtemps au pouvoir parce qu’ils étaient entretenus par l’un des blocs. Mobutu, par exemple, avec son Mouvement Populaire de Révolution, c’était un parti unique façonné à son image. Un peu comme un chef tribal ! Mais quand les vagues de démocraties sont arrivées dans les années 90, il aurait fallu s’adapter. Mobutu a été obligé d’accepter l’opposition, d’ouvrir des négociations. C’est là qu’apparaît le Sphinx, qui deviendra l’un des premiers opposants officiels de Mobutu.
Découvre la chronique du précédent livre de Ness Luntala : La géopolitique d’Afrique subsaharienne.
La diplomatie d’Étienne Tshisekedi (Le Sphinx)
Étienne Tshisekedi est surnommé « Le Sphynx ». Pourquoi ce surnom ? En quoi cette diplomatie a-t-elle consisté en une oscillation entre collaboration pragmatique avec Mobutu et résistance tenace ?
Le Sphinx délicat, comme je l’appelle. Vous connaissez les Sphinx. C’est un animal rusé qui opère en toute discrétion. Le docteur Étienne Tshisekedi Wa Malumba était quelqu’un de très intelligent et très sage. Il a été parmi les premiers docteurs en droit en République démocratique du Congo. Lui avait compris une chose ! L’unique façon de faire opposition face à un pouvoir puissant est une opposition non armée, démocratique, mais constante. Il a toujours dit que le pouvoir au peuple, mais par des moyens démocratiques. Il réussissait à s’imposer comme une alternative entre Mobutu et le peuple.
Il était tellement charismatique qu’il n’avait pas besoin de faire des marches. Je me souviens, dans les années 90, quand le régime a lancé une nouvelle monnaie, il suffisait qu’il dise aux gens « n’utilisez pas cette monnaie » et ils l’écoutaient. Il était le caillou dans la chaussure de Mobutu.
Aujourd’hui, si l’on peut parler de démocratie moderne au Congo, le Sphinx est parmi les précurseurs. Il a montré qu’on pouvait accéder au pouvoir sans passer par les armes. C’est pour ça que je me suis dit : au lieu de laisser les autres raconter notre histoire avec leur sauce, avec leurs intérêts, il faut que nous en parlions nous-mêmes. Nos générations futures doivent connaître ces dirigeants forts qui ont planté les germes de la démocratie.
Comment Tshisekedi a-t-il réussi à maintenir une influence déterminante dans les régions du Grand Kasaï et à symboliser les aspirations populaires malgré la répression ?
Le docteur Étienne Tshisekedi était originaire du Kasaï. Si je parle de lui comme précurseur, comme père de la démocratie en Afrique, c’est pour une raison simple. À l’époque, la plupart des partis politiques créés en Afrique étaient des partis tribaux. Après la colonisation, l’Occident a fait en sorte que les Africains s’organisent par affinités ethniques. Chaque parti était basé sur une province. Le Kasaï tait une zone où il y avait parmi les mines de diamants les plus importantes.
Il a compris qu’un pouvoir politique ne devait pas être basé sur les clans ou l’ethnie. Il a dépassé ça. C’était déjà une fierté qu’un fils du Kasaï arrive à réunifier non seulement les Kasaïens, mais aussi tous les Congolais. Il a profité de cette force pour imposer l’unité nationale, pour faire en sorte que les valeurs de la République soient nationales.
À partir du Kasaï, il a pu étendre cette expérience dans tout le pays. Son parti s’est implanté dans toutes les provinces, sans distinction de cultures ou d’ethnies. Il était en avance. Il a dépassé les partis tribaux qu’on avait connus après l’indépendance. Jusqu’à aujourd’hui, on témoigne de ses combats.
Après la chute de Mobutu, Tshisekedi a adopté une posture critique vis-à-vis des régimes Kabila. Quels ont été les principes directeurs de sa diplomatie d’opposition ?
Mobutu disait avant sa mort : « Après moi, ce sera le déluge. » Il avait beaucoup de coalitions avec les pays voisins pour stabiliser la région (le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi). Mais juste après sa mort, l’agression a commencé.
Quand l’AFDL est arrivée sous couvert de libération, les gens en avaient marre de Mobutu, qui était malade depuis des années. L’inflation, les impayés de salaires, la crise économique… Les pays occidentaux ont profité de cette fragilité pour renverser Mobutu et convoiter nos minéraux stratégiques.
Le Sphinx avait tout vu venir. Il disait : « Attention, vous faites entrer les loups dans la bergerie. Ces agresseurs ne viennent pas chercher Mobutu. Ils viennent s’accaparer nos richesses. Si l’on doit faire une révolution, faisons-la entre nous. » Mais personne n’avait compris. Ils ont isolé le Sphinx, l’ont renvoyé dans son village pour l’empêcher de parler. Vous imaginez ? Ils ont même nommé un Rwandais comme chef d’état-major. Un officier militaire étranger dirigeant l’armée d’un grand pays comme le Congo.
Laurent-Désiré Kabila est arrivé au pouvoir avec l’AFDL, puis s’est fait assassiner par ceux-là mêmes qui l’avaient porté au pouvoir. Ensuite, son fils Joseph a continué cette déstabilisation pendant dix-huit ans. Le Sphinx avait tout anticipé. C’était un visionnaire.
Découvre l’interview de Ness Luntala sur la géopolitique d’Afrique subsaharienne.
La diplomatie de Félix Antoine Tshisekedi (le Béton)
Félix Tshisekedi est qualifié de « béton ». Que symbolise ce surnom dans ton analyse de sa diplomatie ?
Le président Félix Tshisekedi Tshilombo, que j’appelle « le béton ». Je me suis inspiré de sa démarche diplomatique pour créer ce que j’appelle la stratégie du béton armé dans la cyberdiplomatie en Afrique. C’est le fils pédagogique du Sphinx, formé par son père à travers toutes les phases d’hostilité. Quand il arrive au pouvoir, personne ne l’attendait vraiment. Il remplace un régime qui était là pendant dix-huit ans, installé par l’agression rwandaise, un régime qui contrôlait tout sans partage.
Il se dit : je vais couler le béton et laisser voir les effets après. Vous savez, quand on coule le béton, on ne voit pas l’effet le même jour. C’est après vingt-et-un jours que l’on constate si c’est solide. Lui, qu’a-t-il fait ? Il est parti de porte en porte voir chaque acteur international. Les gens ont critiqué sa stratégie. Son premier mandat a été très contesté.
Mais il a laissé faire. Il a agi en coulisse : beaucoup de voyages, beaucoup de diplomatie de fourmi. Aujourd’hui, après dix-huit ans de déni, le monde entier reconnaît enfin que ce n’est pas une rébellion au Congo, mais une guerre d’agression venant du Rwanda. Il a identifié ceux qui achetaient nos minerais critiques des zones de conflits, où les femmes sont violées et les enfants soumis à l’esclavage. Je vais détailler tout ça dans mon prochain livre qui sortira en 2026.
Tu décris sa stratégie politique pour renverser la coalition du FCC et former l’Union sacrée de la nation. Comment cette manœuvre diplomatique interne reflète-t-elle son style de gouvernance ?
Quand il est arrivé au pouvoir, il a compris que la tâche n’était pas facile. Pour son premier mandat, il n’avait pas la majorité au Parlement. C’était un régime de coalition. Mais les gens qui travaillaient avec lui ne voulaient pas lui faciliter la tâche.
Il s’est dit : au lieu de diriger par la force, je vais instaurer la discussion et l’ouverture. Il a accepté de partager le pouvoir, notamment l’Assemblée nationale et la primature avec l’opposition. Mais même comme ça, ses adversaires politiques ne voulaient pas qu’il réussisse. Ils mettaient des bâtons dans les roues pour l’empêcher d’avancer.
Alors, au début de son second mandat, il a fait la politique autrement. Il a renforcé sa base et a surpris tout le monde en nommant Judith Suminwa comme première femme Première ministre. Une personne de son parti, neutre, avec des qualités de leadership. Pas les anciens politiciens qu’on a toujours connus pendant dix-huit ans. Il a mis dans les postes clés de ministres qui comprennent son projet de société. Une ministre des Affaires étrangères très dynamique, très efficace, qui a mis à mal beaucoup d’ennemis au Congo sur le plan diplomatique.
Cette stratégie lui a permis d’avoir un gouvernement stable et solide. Aujourd’hui, on voit les fruits de sa diplomatie de porte-à-porte sur le plan mondial.
En tant que président de l’Union africaine, Félix Tshisekedi a rencontré des leaders mondiaux comme Joe Biden. Comment évalues-tu son rôle diplomatique sur la scène internationale, notamment concernant la protection de la forêt du Bassin du Congo ?
Le président Félix Tshisekedi a compris l’importance des bassins du Congo. Aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, le Congo est un des pays les plus importants en termes de ressources écologiques. Rien que le fleuve Congo déverse à l’océan 44 000 mètres cubes d’eau douce par seconde !
L’écosystème du Congo va être un acteur majeur pour stabiliser le réchauffement climatique. C’est pour ça qu’il a mis en place une politique de responsabilités climatiques. Quand il était à l’Union africaine, il a sensibilisé les dirigeants africains. L’Afrique est épargnée pour l’instant par les effets du réchauffement climatique parce qu’on n’est pas trop industrialisés comme en Europe. Mais il faut qu’on mette en place des politiques écologiques pour préserver notre planète.
Il a négocié avec le président Joe Biden pour attirer son attention sur la place de l’Afrique, notamment des bassins du Congo, dans le réchauffement climatique. Cette politique environnementale a permis des discussions avec les pays voisins, comme le Congo-Brazzaville, pour la préservation des forêts. Il y a aussi le projet du port de Lobito qui devait relier plusieurs pays pour approvisionner le marché européen. C’est une politique très ambitieuse. Il a pris le courage d’anticiper les enjeux climatiques pour l’Afrique. Aujourd’hui, il tient ce projet de campagne.
Tu mentionnes son ambition de transformer la RDC en « Allemagne de l’Afrique ». Cette vision est-elle réaliste compte tenu des défis sécuritaires et politiques du pays ?
Oui, cette vision est réaliste. Malgré les infiltrations et les freins qui l’empêchaient de réaliser son projet, regardez : les accords de Washington ont été signés avec le Congo. Si les États-Unis n’avaient pas confiance en cette vision, ils n’auraient jamais signé cet accord de coopération économique. Il a fait comprendre au monde entier que tous les minéraux stratégiques dont vous aurez besoin dans quarante ans se trouvent au Congo. Aujourd’hui, la stabilité économique du Congo doit être une priorité mondiale.
Heureusement, des États commencent à comprendre et à soutenir ces efforts. Les États-Unis et le Qatar ont nommé et sanctionné plusieurs fois le Rwanda, identifié comme l’agresseur qui déstabilise le Congo et continue à exploiter nos mines illégalement. Il y a des résolutions, des accords de paix bilatéraux qui ont été signés.
Cet accord de Washington a été signé en décembre 2025. Je pense que les bonnes conditions sont réunies pour qu’il réussisse. Mais maintenant, dans le cadre de la cyberdiplomatie en Afrique, les autorités congolaises doivent communiquer massivement sur les réseaux sociaux. Expliquer les termes de cet accord, faire un travail pédagogique. Parce que, comme on dit, toute vérité isolée se transforme en mensonge. Moi, j’ai confiance. Le président congolais a un projet économique très intéressant pour la génération africaine.
Découvre la chronique : Les larmes de la brousse de Ness Luntala.
La cyberdiplomatie en Afrique et les autres formes de diplomatie aujourd’hui
Ton livre établit une comparaison entre trois styles diplomatiques congolais : l’aigle (Mobutu), le sphinx (Étienne Tsisekedi) et le béton (Félix Tsisekedi). Quelles sont les principales différences et continuités entre ces trois approches ?
Oui, entre ces trois approches — l’Aigle, le Sphinx et le Béton — c’est très satisfaisant de voir l’évolution. La diplomatie de Mobutu a été mise à mal par la Guerre froide. Il passait plus son temps à jouer l’équilibriste entre l’ex-URSS et les États-Unis qu’à s’occuper du bien-être de la population. Sa politique du retour à l’authenticité et de zaïrianisation n’a pas pu aller jusqu’au bout.
Le Sphinx avait une politique de sensibilisation aux valeurs démocratiques. Il avait l’adhésion populaire, mais pas l’adhésion internationale. Personne ne pouvait appuyer sa politique face aux pouvoirs autoritaires de Mobutu, puis de Joseph Kabila.
Mais aujourd’hui, la diplomatie du Béton armé de Félix Tshisekedi est la plus aboutie. Pourquoi ? Parce qu’il a réussi à concilier les deux : l’adhésion populaire ET l’adhésion internationale. Il a multiplié les efforts diplomatiques pour que le monde comprenne les enjeux réels du Congo. C’est pour ça que sa diplomatie a plus de chances de porter ses fruits. Dans mon prochain livre, je vais détailler toutes les étapes qu’il a mises en place pour y arriver.
Comment ces différentes formes de diplomatie — traditionnelle, numérique et personnelle — s’articulent-elles dans le contexte africain contemporain ?
Effectivement, aujourd’hui, l’Afrique est devenue un grand chantier. Il y a une prise de conscience qui commence au niveau des Africains. Mais il y a encore du travail à faire. C’est pour ça que j’ai lancé cette problématique, pour que d’autres chercheurs puissent continuer à développer la question.
Il faut comprendre que l’Afrique n’est pas un pays. C’est un continent avec plusieurs pays. Chaque pays a ses réalités politiques. Les réalités du Sahel ne sont pas les mêmes que celles de la République du Congo. Ce n’est pas les mêmes sensibilités culturelles, pas les mêmes sensibilités historiques.
Ce livre doit être continué par les chercheurs pour vulgariser et concilier ces trois types de diplomatie. Cela nous ramène à la question des Nations Unies : il faut une mise à jour avec les réalités actuelles. L’Afrique possède une population jeune qui a besoin de participer au débat. Je suis confiant qu’avec nos efforts — chercheurs, analystes, politiques — on arrivera à harmoniser ces trois dimensions diplomatiques pour que l’Afrique apporte son plus à la diplomatie mondiale.
Quel message souhaites-tu transmettre aux lecteurs à travers cette analyse historique et contemporaine de la diplomatie en Afrique subsaharienne ?
Le message est simple. Aujourd’hui, quand on étudie les relations diplomatiques à l’université, on ne parle que des auteurs européens et occidentaux. On fait croire qu’il n’y a pas de diplomatie authentique africaine. Mais regardez ! On présente Aristote et Platon comme les précurseurs de la philosophie mondiale. Ce qu’on ne dit pas ? Ils ont étudié en Égypte ! La culture européenne émane de l’Afrique.
On dit que les relations internationales ont été créées en 1815 avec la Convention de Vienne. Mais aux XIVe et XVe siècles, en Afrique, il y avait déjà des monarchies, des royaumes très organisés qui avaient des ambassadeurs. Dans les livres d’histoire diplomatique, on en parle peu.
À travers ces ouvrages, j’ai voulu démontrer que les diplomates africains ont un mot à dire. J’appelle les chercheurs africains à faire des recherches, à valoriser l’apport scientifique et politique des acteurs africains. Si l’on ne fait pas notre propre histoire, les autres les feront avec beaucoup de méconnaissances. J’ai mis beaucoup de sources dans ce livre pour que les gens puissent continuer là où je n’ai pas développé. C’est mon apport.
En tant qu’expert de la diplomatie africaine, quelles recommandations formulerais-tu aux acteurs diplomatiques congolais pour renforcer l’influence de la RDC dans les décennies à venir ?
D’abord, les diplomates congolais doivent se former et s’informer. Pendant plusieurs décennies, la diplomatie a été absente. Il faut une mise à jour de la formation pour que chaque diplomate comprenne sa mission et fasse un travail de qualité.
Ensuite, ils doivent savoir communiquer. Aujourd’hui, c’est l’ère du numérique. Les gens ne regardent plus la télévision uniquement. Ils sont sur les réseaux sociaux. Il y a une guerre numérique réelle qui empoisonne le travail des diplomates.
Enfin, ils doivent communiquer largement sur les accords de Washington, expliquer point par point les avantages, expliquer le conflit, l’histoire du Congo. Que ce soit les diplomates à l’étranger ou sur place, ils ont un travail majeur à faire.
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FAQ sur la cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne et l’ouvrage de Ness Luntala
Qui est Ness Luntala ?
Ness Luntala est chercheur en relations internationales et auteur spécialisé dans la diplomatie africaine subsaharienne. Son ouvrage analyse la cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne et les stratégies diplomatiques des leaders congolais (Mobutu, Tshisekedi, le Sphinx). Il étudie particulièrement l’impact du numérique sur les relations internationales en Afrique centrale et milite pour la valorisation de la diplomatie africaine authentique dans l’enseignement universitaire.
Qu’est-ce que la cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne ?
La cyberdiplomatie en Afrique subsaharienne désigne l’utilisation des outils numériques (réseaux sociaux, Internet) dans la pratique diplomatique. En Afrique subsaharienne, elle transforme les relations internationales en rendant l’information accessible instantanément, mais pose des défis : désinformation massive, absence de contrôle des flux d’information, et guerre numérique qui compliquent le travail des diplomates, notamment au Congo, où la population est passée directement au smartphone sans éducation numérique progressive.
Quelle est la « stratégie du béton armé » de Félix Tshisekedi ?
La stratégie du béton armé est une approche diplomatique développée par le président Félix Tshisekedi : agir discrètement en coulisse (diplomatie de « porte-à-porte ») et laisser les résultats apparaître progressivement, comme le béton qui durcit en 21 jours. Cette méthode lui a permis d’obtenir la reconnaissance internationale de l’agression rwandaise au Congo et de signer des accords stratégiques (Washington 2025) en conciliant adhésion populaire et soutien international.
Pourquoi Étienne Tshisekedi est-il surnommé « le Sphinx » ?
Étienne Tshisekedi est appelé « le Sphinx délicat » pour sa stratégie politique : agir en silence, mais avec efficacité, comme l’animal. Premier docteur en droit du Congo, il a fondé une opposition démocratique non armée face à Mobutu, dépassant les clivages ethniques pour créer un parti national. Son charisme était tel qu’il suffisait qu’il demande à la population de boycotter une monnaie pour qu’elle le fasse, devenant « le caillou dans la chaussure » de Mobutu.
Quels sont les principaux défis numériques pour les États africains selon Ness Luntala ?
Les États africains font face à trois défis majeurs : l’absence de contrôle des infrastructures numériques (télécommunications, satellites, serveurs appartenant aux pays occidentaux), l’illettrisme numérique qui rend les populations vulnérables à la désinformation, et la dépendance à des sous-traitants étrangers (même pour les cartes d’identité numériques). Sans appropriation de ces outils et formation, les États perdent la maîtrise de l’information, donc du pouvoir diplomatique.




